Les « galets aménagés » du nord-ouest de l’Afrique (I)


Figure 1 : principaux ensembles de galets aménagés actuellement connus

Cette page traitera (en deux épisodes, le second sera consacré à la Mauritanie) des galets aménagés dans le nord-ouest de l’Afrique – et non de « Pebble Culture » ou d’ « Oldowayen ». Les galets aménagés (« galets taillés » ne serait-il pas plus approprié ?), considérés comme les plus anciens outils de la préhistoire du nord de l’Afrique sont les grands oubliés de la préhistoire régionale. En Afrique du Nord comme dans le Sahara, la plupart des publications les concernant datent du milieu du XXe siècle, à l’exception du Maroc atlantique et de l’Algérie non saharienne où des travaux essentiels ont été effectués ces dernières décennies. Pour l’ensemble saharien, les publications sur ce thème se comptent sur les doigts de la main.

Il s’agit avant tout d’une absence de découvertes et donc de recherches …. La preuve est en Mauritanie, où plusieurs vastes sites homogènes de galets aménagés existent dans l’Adrar. Deux au moins, de très grande étendue, sont bien connus, même s’ils ont été peu étudiés : le Richat, à l’est de Ouadane, où la zone concernée est immense ; et un site appelé L.53.23, entre Adrar et Tagant. Mais il en existe d’autres, à peine signalés : nord-ouest de Ouadane, Aftassa, Azrag, sud d’Akjoujt, sans compter une collection conservée à l’IMRS, issue d’une saisie des douanes et provenant sans doute du sud de l’erg Chech (cf. la deuxième partie de cet article).

Quels rapports ces ensembles de galets taillés entretiennent-ils avec la Pebble Culture ou l’Oldowayen ? Il faut reprendre ce qu’ont écrit plusieurs auteurs au début des années 2000 ; ils expriment fermement la certitude que les galets aménagés sont le plus souvent extraits d’un contexte qu’on a préféré ignorer pour mettre en valeur uniquement les pièces les plus anciennes : conditions naturelles provoquant des cassures non intentionnelles ; présence de bifaces (donc d’Acheuléen) ; présence, parfois, d’outils significatifs d’époques encore plus récentes (fig. 2). La présence de galets aménagés n’est pas automatiquement synonyme de Pebble Culture ou d’Oldowayen.

Figure 2 : galets aménagés néolithiques (6000 – 5000 B.P.) de la presqu’île du cap Blanc (Mauritanie) : ils ont servi surtout à ouvrir des bivalves
(Photo R. Vernet)

Au Maroc, où l’arrivée de l’homme est ancienne – plus d’un million d’années -, aucune preuve de la présence d’une industrie anté-acheuléenne n’existe, même si l’Afrique du Nord-ouest nous réserve sans doute encore bien des surprises. Le fait est acquis au Maroc atlantique par de nombreux travaux récents, qui ont mis à mal les idées de ce grand précurseur que fut Pierre Biberson dans les années 60. Autour de Casablanca, de Rabat et plus au nord dans le Rharb ou à l’intérieur du pays, les galets aménagés sont pourtant très abondants et très caractéristiques (fig. 3). Mais ils proviennent de niveaux acheuléens ou plus tardifs, bien délimités par la faune et par l’industrie. Raynal et alii ont écrit (2009 : 10-12) que « Toutes les séries qualifiées anciennement de Pebble Culture, puis de Pré-Acheuléen…, que ce soit à Casablanca, dans la région de Rabat, du Rharb ou de la péninsule tingitane, se sont avérées être soit des artefacts récents, soit de simples géofacts produits par des phénomènes naturels… Au-delà de simples convergences plus ou moins partielles de faciès technologique, rien ne peut accréditer pour le moment l’existence d’Oldowayen – au sens complet du terme, chronologique et technologique – au Maroc atlantique. »

Jean Chavaillon a, de son côté, très bien défini le biais méthodologique concernant la place des galets aménagés dans la chronologie du plus ancien Paléolithique : « l’absence de biface dans un lot d’objets, est parfois utilisée pour définir telle ou telle période paléolithique, soit plus ancienne que l’Acheuléen (Oldowayen), soit plus récente. Or, les ensembles lithiques de l’Acheuléen ancien, souvent pauvres en bifaces et les niveaux de I’Oldowayen évolué où les bifaces archaïques sont très rarement représentés peuvent poser un problème d’étiquetage… la présence ou l’absence d’un biface peut faire pencher la balance. Mais ce procédé est incorrect. Si un biface ou un hachereau peut à la rigueur justifier que l’on attribue l’étiquette acheuléenne à l’ensemble du lot, il n’en est pas moins nécessaire de rechercher d’autres critères pour démontrer la véritable appartenance culturelle … Cette « preuve par l’absence »  se trouve assez souvent dans des ouvrages fort sérieux. Il n’y a pas de biface, c’est donc un niveau oldowayen ! « (2003 ; cité par Raynal et al. 2009 : 12)

D’ailleurs, dès 1963 pour le sud marocain (Fam el Hisn, Aouinet Torkoz, oued Draa, Oued Chebika…) et 1965 pour l’Adrar mauritanien, P. Biberson a signalé la dangerosité de ces raisonnements : « Pratiquement partout, l’Homme préhistorique a utilisé les galets de ces regs comme matière première pour la fabrication de ses outils… Lorsqu’on les recueille en surface, rien ne permet de les dater … L’usage de la patine ou de l’usure éolienne étant plus dangereuse qu’utile, car elles dépendent uniquement du temps d’exposition de l’outil en surface et non de la date de sa confection par l’homme. » (1965 : 178). Tant qu’on n’a pas isolé la plus ancienne terrasse d’un site où sont présents des galets taillés, il n’est pas vraiment possible d’identifier « une Pebble-Culture autonome… Rien, dans l’état actuel de nos connaissances, ne permet de l’affirmer. » (id. : 183).

figure 3 :  galets aménagés du Maroc et d’Algérie. Ils proviennent tous d’internet ! 1. Tan Tan (http://www.aggsbach.de/) ; 2. Tan Tan ; 3 Fam el Hisn ; 4. Guelmim/Smara ; 5. & 6. sud-est du Maroc ; 7. Seguiet el Hamra ; 8 Laayoune ; 9. Casablanca : carrière Schneider ; 10. Souk el Arba ; 11. Illizi (Algérie) ; 12. Tamesrouf et Tauz

En Algérie, des travaux essentiels ont été conduits par M. Sahnouni sur les Hauts Plateaux. D’une part, à l’est, près de Sétif, l’ensemble de l’Ain Hanech, où la faune est abondante, présente une industrie comportant toutes les composantes de l’Oldowayen : « the lithic artefacts from Ain Hanech and El-Kherba are very similar to those known from Olduvai upper Bed I and lower Bed II, especially in terms of flaking patterns and resultant artefact forms ». (fig. 4). L’Ain Hanech est daté autour de 1, 8 millions d’années. D’autre part, à l’ouest, existe un autre ensemble oldowayen dans les monts Tessala (région d’Oran) (Sahnouni, 2012 : 130-132).

Figure 4 : Aïn Hanech (Mohamed Sahnouni)

Figure 5 : galet aménagé d’Ain Ouarka (Algérie – est Figuig)             Muséum du Havre

Au nord-ouest du Sahara algérien, les travaux de M.H. Alimen et de J. Chavaillon, dans les années 1950-60, ont conduit à la découverte de nombreux sites à galets aménagés dans la vallée de la Saoura et les monts d’Ougarta. Il s’agit soit de sites de surface, soit de stratigraphies. Même si les auteurs ont parfaitement conscience de la persistance des galets aménagés dans l’Acheuléen, au début duquel apparaissent les bifaces, ils sont certains de la présence antérieure d’épisodes oldowayens. Malheureusement, le dossier a été laissé en état à partir des années 1970 (Alimen, 1981) (fig. 6).

       Figure 6 : galets aménagés de la région Saoura / Ougarta                 (MH. Alimen, 1962, fig. 1)

Quelques autres publications indiquent des sites à galets aménagés, parfois homogènes dans le Tidikelt ou plus à l’est, comme Aoulef (Hugot, 1955) ou Reggane (Ramendo, 1963). Mais aucune fouille n’a eu lieu (fig. 3 : 11 & 12 ; fig. 5).

Dans le nord du Mali, où les recherches ont été rares, M. Raimbault a fait une synthèse rapide à propos des galets aménagés : pas plus que les travaux antérieurs, l’équipe de N. Petit-Maire n’a rencontré de véritables stations à galets aménagés. « Les seules pièces de ce type ont été trouvées isolément, et de ce fait il nous est difficile de les regarder comme vraiment caractéristiques d’un moment du Paléolithique ancien. Nous mentionnerons pour mémoire les rares pièces, pures de tout mélange avec des formes acheuléennes ou plus récentes, qui semblent appartenir à cette période ». L’auteur pense cependant qu’il est difficilement envisageable que l’épisode oldowayen soit absent de ces régions, alors qu’il est très présent au nord (Saoura / Ougarta) et à l’est en Mauritanie à la même latitude (Raimbault 1994 : 114) (fig. 7).

Figure 7 : galets aménagés du nord Mali (Raimbault, 1994 : 115)

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